Relation bienveillante

« Bien veiller » sur les enseignants

Les neurosciences affectives et sociales constituent un nouveau champ de recherche scientifique, analysant nos émotions à la lumière des mécanismes cérébraux.

Les découvertes récentes révolutionnent les approches éducatives, orientant principalement leurs conclusions vers l’importance de la bienveillance dans la relation enfant – enseignant.

Heureux d'apprendre à l'école

Dans son livre « Heureux d’apprendre à l’Ecole », Catherine Gueguen expose, études scientifiques à l’appui, les conditions optimales pour apprendre, et insiste sur l’importance d’une posture empathique et soutenante de l’adulte envers l’enfant.

En effet, le développement du cerveau de l’enfant et l’envie, naturelle et spontanée, d’apprendre sont optimales dans le cadre d’un rapport accueillant et sécurisant.

Toute violence éducative (humiliation, violence verbale, menace, privation, …), si courante soit-elle, est profondément néfaste à la curiosité et au progrès.

Construire un lien basé sur la confiance apparaît donc comme absolument nécessaire à l’épanouissement de l’élève.

Ces considérations impliquent le concept de « compétences psychosociales » : il s’agit de les transmettre à l’enfant grâce à une nouvelle posture éducative, et nécessairement de les développer en amont chez les personnes en contact avec les enfants et les adolescents, c’est-à-dire les parents et tous les personnels éducatifs.

La bienveillance est aujourd’hui scientifiquement reconnue comme indispensable dans tout environnement d’apprentissage.
Quelle place a-t-elle dans les recommandations actuelles de l’Education Nationale ?
Qu’entend-on expressément par bienveillance ?
Comment est-elle présentée dans la formation des personnels enseignants ?
Et s’il était nécessaire de commencer par offrir de la bienveillance aux enseignants…?

Depuis quelques années, la bienveillance est dans tous les textes officiels.

Environ 1900 résultats sont proposés pour la recherche du mot « bienveillance » sur le portail Eduscol du ministère de l’Education Nationalei.

La bienveillance est mentionnée deux fois dans le programme de 2015 de maternelleii.

Tout d’abord, l’enjeu est exposé clairement et semble fondamental (p.1) :

« L’école maternelle est une école bienveillante, plus encore que les étapes ultérieures du parcours scolaire. Sa mission principale est de donner envie aux enfants d’aller à l’école pour apprendre, affirmer et épanouir leur personnalité. Elle s’appuie sur un principe fondamental : tous les enfants sont capables d’apprendre et de progresser. En manifestant sa confiance à l’égard de chaque enfant, l’école maternelle l’engage à avoir confiance dans son propre pouvoir d’agir et de penser, dans sa capacité à apprendre et réussir sa scolarité et au-delà. ».

Ensuite, (p.6) « Tout au long de l’école maternelle, l’enseignant crée les conditions bienveillantes et sécurisantes ».

On trouve sept références à la bienveillance dans les programmes de 2015 des cycles 2, 3 et 4iii.

Dans le programme de cycle 2, on peut lire pour le Français (p.22) que « des remarques toujours bienveillantes » sont indispensables.

Voici ensuite les recommandations, répétées de manière très semblable au cycle 3, faites aux enseignants d’Education Physique et Sportive (p.55, croisement entre enseignements) :

« En articulation avec l’enseignement moral et civique, les activités de cet enseignement créent les conditions d’apprentissage de comportements citoyens pour organiser un groupe, respecter les règles et autrui, accepter l’autre avec ses différences, développer l’estime de soi et regarder avec bienveillance la prestation de camarades. ».

L’enseignement d’Education Morale et Civique a d’ailleurs pour objet, pour les cycles 2, 3 et 4 (p.56, principes généraux), « de transmettre et de faire partager les valeurs de la République acceptées par tous, quelles que soient les convictions, les croyances ou les choix de vie personnels. Ce sont les valeurs et les normes impliquées par l’acte même d’éduquer telle qu’une école républicaine et laïque peut en former le projet.

Elles supposent une école à la fois exigeante et bienveillante qui favorise l’estime de soi et la confiance en soi des élèves, conditions indispensables à la formation globale de leur personnalité. Cet enseignement requiert de l’enseignant une attitude à la fois compréhensive et ferme. A l’écoute de chacun, il encourage l’autonomie, l’esprit critique et de coopération. Il veille à éviter toute discrimination et toute dévalorisation entre élèves. »

Dans le programme de cycle 3, on trouve également dans les attendus de fin de cycle en Education Musicale (p.149) les « notions de respect, de bienveillance, de tolérance ».

Le site Eduscol met à disposition depuis 2014 un guide de promotion de la santé à l’école, destiné aux équipes éducatives du second degré, intitulé « Une école bienveillante face aux situations de mal-être des élèves »iv.

Son but est de permettre de mieux identifier le mal-être et les difficultés des élèves, et de savoir agir ensemble en conséquence.

Plusieurs encadrés colorés rappellent activement les textes officiels référant aux obligations légales et pénales des personnels éducatifs.

La bienveillance éducative a donc sévèrement intérêt d’être systématique.

Sur le Réseau Canopé, le « Référentiel pour l’Education Prioritaire » est une plateforme au service des équipes concernées par ce sujet. Elle est notamment organisée autour de six priorités d’action, dont l’une d’elle appelle à « conforter une école bienveillante et exigeante »v.

On y apprend qu’une école « qui « veille bien » sur les élèves, les sécurise, est attentive à leurs progrès comme à leurs difficultés. Elle construit des rapports de confiance entre adultes, entre élèves, entre adultes et élèves, au cœur de la professionnalité des acteurs, de l’acte d’enseigner et au sein des classes. Mais une école ne peut être bienveillante que si elle est simultanément exigeante et rigoureuse, si elle croit en elle-même comme dans la capacité de progrès de chacun. Cette double posture crée les conditions d’une scolarité inclusive tournée vers la réussite de tous les élèves. »

Les textes officiels martèlent donc inlassablement aux personnels éducatifs que l’école d’aujourd’hui se doit de mettre en place des conditions de travail bienveillantes pour le plein épanouissement des élèves, tout au long de leur enfance et de leur adolescence.
Il semble donc indispensable de s’entendre sur la définition de cette notion largement utilisée.
Qu’est-ce que la bienveillance ?
Quelles dispositions prendre afin de « bien veiller » sur autrui ?

Etre bienveillant envers l'enfant

Définition de la bienveillance : attitude ou vertu ?

Le Larousse définit la bienveillance comme une « disposition d’esprit inclinant à la compréhension, à l’indulgence envers autrui ».

D’après le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, la bienveillance est perçue couramment et étymologiquement comme une attitude concrète, d’une personne envers une autre.

Autrement dit, elle est donc une « disposition particulièrement favorable à l’égard de quelqu’un ».

Elle y est également exposée d’un point de vue moral comme une vertu.

Ainsi, on lit que la bienveillance universelle est une « disposition généreuse à l’égard de l’humanité », et la bienveillance mutuelle la « qualité d’une volonté qui vise le bien et le bonheur d’autrui ».

D’après ces définitions, la bienveillance semble à la fois être un comportement à l’égard d’autrui, que l’on choisit d’adopter, et un élan immatériel et naturel qui fait partie de nous sans qu’on l’ait choisi.

Dans ces deux cas, la bienveillance est décrite comme une « disposition » de l’humain, de certains humains.

Voyons ce que cache ce terme un peu vague et soumis à interprétation.

Sommes-nous tous « disposés » à être bienveillants ?

La bienveillance est-elle une attitude que l’on favorise, ou bien fondamentalement une valeur que l’on possède (ou ne possède pas…) ?

La définition que donne le Larousse d’une « disposition » ne nous éclaire pas puisqu’on y apprend qu’elle est une « tendance de quelqu’un à être ou à agir d’une certaine manière ».

Être ou agir.

La bienveillance semble donc être un subtil mélange, ou plutôt une complexe combinaison entre des actions réfléchies et un trait inné de personnalité.

Or, nous influons sur nos comportements grâce à la pensée et la raison.

S’il nous semble raisonnable d’adopter un comportement bienveillant, nous laissons alors la possibilité à nos actions de s’accorder à cet élan.

Et notre raison. Notre personnalité, notre caractère. Notre être. Peut-on l’influencer afin de lui permettre d’exprimer une bienveillance profondément enracinée ? Nos choix comportementaux ont-ils en retour une influence sur notre psyché ?

Sommes-nous tous des humains bienveillants ?

Les programmes invoquent en chaque humain enseignant sa capacité à mettre à disposition à la fois une posture et également un état d’esprit bienveillant à l’égard de l’enfant, de chaque enfant.

Cette disposition potentielle de l’être humain est devenue un attendu professionnel national pour les 870 900 enseignants des premier et second degrés (en 2019)vi.

La définition de la bienveillance peut d’abord laisser penser qu’elle est une possible valeur de l’être humain, que l’on peut posséder naturellement.
On lit également qu’être bienveillant consiste à adopter consciemment des comportements dirigés vers le bien-être d’autrui.
La frontière entre la bienveillance comme « vertu innée » ou comme « attitude choisie » semble discutable, et questionne justement sur le positionnement attendu de la part des enseignants.
Peut-on exiger que chaque professeur soit intrinsèquement doté d’une certaine vertu ?
Comment transmettre la bienveillance, sans la connaître mieux ?
Comment est-elle abordée dans la formation des personnels éducatifs ?

Se soutenir

La place de la bienveillance dans la formation des enseignants

L’enseignant est préparé à transmettre des connaissances, des compétences et une culture à tous ses élèves. Ces éléments font partie de sa formation.

Comme nous l’avons vu précédemment, depuis quelques années, il se doit également de « créer des conditions bienveillantes et sécurisantes » et de participer à l’élaboration d’une « une école à la fois exigeante et bienveillante qui favorise l’estime de soi et la confiance en soi des élèves ».

Il est donc demandé à chaque professeur de mettre en place un comportement systématiquement bienveillant à l’égard des enfants pour optimiser leur développement et leur épanouissement.

Quelle est la place de la bienveillance dans la formation des enseignants aujourd’hui ?

Dans les programmes du tronc commun de formation du Master MEEF (Métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation) de l’Inspé de Paris, la bienveillance apparaît en 2019 une unique fois, sur les deux années de formation, dans un projet optionnel de 3h intitulé « Le mouvement sous toutes ses formes », parmi les principales compétences développées : « Installer avec les élèves une relation de confiance et de bienveillance »vii.

On ne trouve aucune mention de la bienveillance dans le livret « Repères et conseils du professeur stagiaire du premier degré » en 2015/2016viii, ni dans le « livret d’accueil du professeur stagiaire du premier degré » en 2017/2018ix.

On ne trouve également aucune mention dans le « livret d’accueil du professeur stagiaire du second degré » en 2017/2018x.

Sur plus de 1600 dispositifs proposés dans le cadre de la formation continue des personnels enseignants en 2019/2020, deux seulement incluent la notion de bienveillance dans leur intitulé : « Créer et animer un atelier bienveillance » et « Développer une autorité bienveillante »xi.

Bien qu’elle soit explicitement exigée de la part de chacun, à tout niveau d’exercice, la notion de bienveillance est donc quasiment absente du parcours des personnels enseignants, aussi bien dans le parcours obligatoire de formation initiale des nouveaux professeurs, que dans les propositions optionnelles de la formation continue.
Peut-on exiger de la part des acteurs de l’Education une posture qui ne leur est explicitée à aucun moment de leur carrière ?

Bienveillance

Conclusion

Nous avons vu qu’un environnement bienveillant, sécurisant et basé sur la confiance entre tous est objectivement nécessaire à la réussite des élèves.

La bienveillance est d’ailleurs, depuis quelques années, devenue omniprésente dans les recommandations officielles de l’Education Nationale.

Pourtant, sa nature même prête à débat : elle peut être décrite tantôt comme une attitude choisie, tantôt comme une composante potentielle de l’être.

Plus surprenant encore, elle est pour ainsi dire absente du parcours de formation des personnels enseignants.

Dans ces conditions, comment placer systématiquement la bienveillance au cœur de toute démarche éducative ?

Comment les enseignants sont-ils réellement impactés par cette injonction à être bienveillant ?

Une autre question rassemble peut-être toutes les précédentes…

Les enseignants reçoivent-ils de la bienveillance ?

On attend de l’école qu’elle « veille bien » sur les élèves.

En toute première intention, qui « veille bien » sur nos enseignants ?
Jouissent-ils eux-mêmes de « conditions bienveillantes et sécurisantes » pour entamer leur carrière, évoluer sereinement et développer leurs propres potentiels au sein de cette fonction ?
Comment transmettre ce qu’on n’a pas nécessairement reçu ?
Est-il légitime et justifié d’attendre de chaque enseignant qu’il se familiarise individuellement avec cette notion incertaine et vague de bienveillance, sans mettre à sa disposition des moyens à la hauteur de l’enjeu éducatif évoqué ?

Tant que les réponses à ces questions ne sont pas spontanément positives, il est probablement judicieux de s’intéresser aux différentes façons de développer en soi une attitude bienveillante… Et de prendre conscience que la première étape à mettre en place est assurément de commencer par être bienveillant envers soi-même…!

Références

i https://eduscol.education.fr/

ii https://www.education.gouv.fr/pid25535/bulletin_officiel.html?cid_bo=86940

iii http://cache.media.education.gouv.fr/file/48/62/7/collegeprogramme-24-12-2015_517627.pdf

iv https://eduscol.education.fr/cid78875/guide-une-ecole-bienveillante-face-aux-situations-de-mal-etre-des-eleves.html

v https://www.reseau-canope.fr/education-prioritaire/agir/priorite/conforter-une-ecole-bienveillante-et-exigeante.html

vi https://www.education.gouv.fr/cid57111/l-education-nationale-chiffres.html

vii https://www.inspe-paris.fr/article/presentation-tronc-commun-formation

viii http://www.ien-orsay.ac-versailles.fr/IMG/pdf/livret_reperes_et_conseils_1er_d_2015_2016.pdf

ix http://cache.media.education.gouv.fr/file/juillet2017/49/3/Livret_d_accueil_prof_stagiaires_premier_degre_792493.pdf

x http://cache.media.education.gouv.fr/file/juin2017/09/6/Livret_prof_stagiaires_second_degre_2017_2018_1207_795096.pdf

xi http://cache.media.education.gouv.fr/file/seFormer/23/1/19PDF_PAF_enseignants_Liste_tous_dispositifs_complets_PAF1920_Version_officielle_1143231.pdf

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